Centre Max Weber - UMR 5283

Modes, espaces et processus de socialisation

Espaces et socialisation : ville, habitat, mobilités

Responsables scientifiques : Jean-Yves Authier, Josette Debroux et Marie-Carmen Garcia

Les recherches rassemblées dans cet axe poursuivent l’analyse des rapports entre espaces et socialisation engagée notamment par les travaux d’Émile Durkheim et de Maurice Halbwachs sur les formes matérielles de la société et leurs effets sur le cours des actions humaines et ceux de l’École de Chicago (Park, Burgess, Wirth…) relatifs à la structuration spatiale de la vie sociale en milieu urbain. Elles accordent un statut central à l’espace, décliné selon différentes échelles spatiales (ville, commune rurale, quartier, logement…), comme aspect essentiel de la vie collective, en travaillant les effets réciproques entre structures spatiales et modes de socialisation. En d’autres termes, elles s’intéressent aux logiques socialisatrices qui se déploient ou qui prennent forme dans différents types d’espaces et qui concernent différentes catégories de populations.

Dans cette orientation commune, un vaste projet de recherche (Précaires des villes, précaires des champs, I. Mallon [coordination], J.-Y. Authier, J. Debroux, S. Faure, L. Faure-Rouesnel, M.-C. Garcia, M. Vincent-Dalud) vise à analyser les processus de précarisation et de sécurisation de populations inégalement identifiées comme précaires, en faisant varier les contextes où ces populations seront saisies. A côté de situations fortement connotées de précarité, existent en effet des formes de précarisation plus discrètes, voire invisibles, parce que naturalisées, et trop souvent laissées de côté dans les enquêtes empiriques, sinon dans l’analyse sociologique. Les populations précaires sont plurielles et inégalement reconnues comme telles, selon qu’elles sont ou non prises en charge par des dispositifs publics, des associations, ou qu’elles manifestent ou non des stigmates de précarité (dans leur corps, leur posture, leurs vêtements).

La précarité ou la vulnérabilité sociale sont appréhendées ici comme des situations où les statuts, les relations et les modes de vie des individus sont marqués par une incertitude forte ou par des recompositions soudaines, qui rendent leurs projections dans l’avenir difficiles et les maintiennent dans des positions économiques basses ou dans des conditions matérielles instables. L’étude de manière comparative des populations précaires plurielles permet d’identifier les différentes dimensions des processus de précarisation, mais également de sécurisation, des trajectoires des individus, leurs ressorts communs comme leurs variations singulières. L’hypothèse centrale de la recherche est que les variations sociales de ces processus de précarisation ou de sécurisation, de leur visibilité, et des populations qui sont aux prises avec des situations de précarité, dépendent très fortement des contextes dans lesquels se déroulent ces processus, et des modes d’inscription des individus dans ces contextes. Selon les contextes – quartier de centre-ville, banlieue, espace péri-urbain, ou milieu rural – dans lesquels vivent les individus confrontés à des situations d’incertitude, les ressources matérielles, les affiliations et les relations sociales, les trajectoires enfin, des individus varient, et orientent leurs parcours vers la précarisation ou la sécurisation. L’analyse de ces processus de précarisation ou de sécurisation sera menée par une reconstruction des trajectoires des individus confrontés, de manière brusque ou plus insensible, à des ruptures (professionnelles, familiales ou résidentielles) ou à des situations de forte incertitude. La reconstitution de carrières, avec l’identification dans les processus de précarisation ou de sécurisation, de points de rupture, de tournants, de réversibilités inégales, mais également de rythmes différenciés selon les affiliations et les ressources des individus, est ainsi un axe central des investigations empiriques. En définitive, ce programme interroge de manière renouvelée le lien entre les processus de précarisation ou de sécurisation et les modes d’inscription dans un milieu local, en s’attachant à décrire les trajectoires des individus en situation de vulnérabilité sociale. D’un point de vue méthodologique, l’enquête se propose d’articuler investigations quantitatives par questionnaires (2100 questionnaires prévus) et qualitatives, par des entretiens auprès de populations vulnérables, dans sept contextes résidentiels différenciés (des quartiers anciens de centre-ville aux communes rurales isolées, en passant par des quartiers d’habitat social et des quartiers plus « ordinaires » ). Ces sept contextes feront l’objet d’une démarche monographique visant à établir leur morphologie sociale. Il s’agit alors de faire apparaître aussi bien des populations vulnérables communes aux différents contextes d’enquête que des populations spécifiques à certains sites. Une première version de ce projet, soumise à l’ANR en février 2008, a été évaluée positivement sur le fond, avec une demande de complément méthodologique qui a été réalisé dans la deuxième version déposée en novembre 2008.

La problématique de cette recherche qui pose de manière centrale la question des relations entre un type de population et la manière dont elle se caractérise selon les contextes, est étroitement liée à deux autres projets. Le premier concerne l’analyse des contextes scolaires en quartier populaire sur le plan des socialisations juvéniles (M.-C. Garcia). Le second vise à appréhender la mobilité sociale dans différents contextes, ruraux et urbains (Les dimensions locales de la mobilité sociale et de la stratification, M. Dalud-Vincent). Il s’agit de poursuivre un travail sur les tables de mobilité sociale et la stratification en travaillant les données selon d’autres variables que les caractéristiques les plus communes comme le sexe, l’âge, la nationalité de l’enquêté. Rarement, la mobilité sociale est étudiée selon le contexte urbain/rural ou selon la région d’habitation. Or l’espace dans lequel l’enquêté vit ou a vécu au cours de sa trajectoire professionnelle, familiale, etc., a très probablement un impact sur sa mobilité. L’hypothèse centrale est que l’analyse de la mobilité au travers des tables de mobilité peut progresser si on tient compte de phénomènes « locaux », amenant à des interprétations moins statiques que si l’on reste à un niveau plus général, et si on recherche les interactions de variables indiquant certains mouvements plus fins de mobilité en fonction des contextes.

Les rapports entre contextes et populations sont abordés également dans un autre ensemble de recherches qui se propose plus particulièrement d’analyser les effets des transformations des contextes sur les socialisations des différentes catégories de population qui s’y inscrivent. Les éléments qui contribuent aux transformations des lieux de vie des individus et des ménages peuvent être de nature différente. Ainsi, une première opération de recherche a pour objectif d’étudier les effets sociaux des politiques de rénovation urbaine menées dans les quartiers d’habitat social périphériques, à travers un travail monographique centré sur le quartier des Minguettes à Vénissieux (Changements liés aux démolitions et « vulnérabilité » à l’échelle des quartiers rénovés, thèse en cours de P. Gilbert). Il s’agit d’analyser la manière dont les trajectoires résidentielles et les ressources des habitants de ce quartier sont reconfigurées par les opérations de démolition et de construction de nouveaux logements, l’insertion territoriale locale constituant souvent une ressource essentielle pour ces habitants. Un deuxième opération a trait aux processus de gentrification, qui se caractérisent par l’installation dans les anciens quartiers populaires des centres-villes de représentants des couches moyennes et supérieures. Comment les habitants de milieux populaires vivent-ils la cohabitation avec les habitants de couches moyennes et supérieures ? Les pratiques et représentations du quartier des familles (parents et enfants) de milieux modestes sont-elles transformées ? Cette recherche, qui accordera une large place dans l’analyse aux enfants, sera réalisée dans deux quartiers gentrifiés, l’un à Paris, le quartier des Batignolles dans le 17ème arrondissement, l’autre à Londres, le quartier de Stoke Newington ? ( De Paris à Londres : Les enfants et la mixité sociale dans les « quartiers-villages » (J.-Y. Authier, en collaboration avec S. Lehman-Frisch [responsable scientifique] et F. Dufaux, recherche financée par la CNAF).

Dans une perspective assez proche, d’autres travaux visent plus centralement à analyser conjointement les modes de construction et de qualification sociale des espaces qui engagent différentes populations et ce que ces constructions produisent en termes d’effets de socialisation. Une première recherche (Représentations et pratiques d’habitants d’une zone rurale devenue « paysage », Parc Naturel Régional des Monts d’Ardèche, DIREN Rhône-Alpes, juillet 2009/ fin 2010, J. Debroux) s’intéresse au projet de construction d’un observatoire photographique du paysage dans la vallée de la Drobie « site remarquable du Parc Naturel Régional des Monts d’Ardèche ». L’objectif de cette recherche sera d’analyser le processus qui convertit un espace en « paysage », en « cadre artistique » et de voir en quoi ce changement de statut modifie, infléchit les usages et représentations de l’espace d’une population présentant des trajectoires résidentielles et des propriétés sociales variées. Une deuxième opération, élaborée dans le cadre d’un projet de coopération Capes-Cofecub entre l’Université fédérale du Ceara (Fortaleza-Brésil) et l’Université Lyon 2, (Le « façonnage artistique » urbain, N. Bandier) s’intéresse aux processus de « façonnage » artistique des espaces urbains (par les sculpteurs, les peintres, les architectes, mais aussi les concepteurs d’éclairages ou de mobiliers urbains, les graphistes, etc.) et aux usages de ces espaces par les citadins, à partir d’une analyse comparative entre Lyon et Fortaleza au Brésil. Un troisième projet (Professions immobilières, propriétés et reconfiguration des espaces urbains, L. Bonneval) a pour objectif de rendre compte des déclinaisons locales d’un milieu professionnel (administrateurs de biens et syndics de copropriété, marchands de biens ou même promoteurs) et d’apporter des éclairages sur les mécanismes des marchés immobiliers, les représentations économiques et la reconfiguration des espaces urbains.

Dans une autre orientation, d’autres travaux encore se proposent d’étudier des populations qui changent de contexte résidentiel, d’examiner les effets de ce changement en termes de socialisation ou bien encore, plus largement, d’analyser les relations entre trajectoires résidentielles et trajectoires sociales. Ainsi, plusieurs projets (qui seront menés dans le cadre de l’ANR « Formes et conditions de sortie de la vulnérabilité sociale en milieux populaires ») portent sur des ménages (de milieux populaires) confrontées à des situations de relogement dans le cadre d’opérations de rénovation urbaine. Une première recherche (Familles populaires relogées : comparaison entre les habitants d’un grand ensemble HLM et des habitants de quartiers de centre ville en rénovation, S. Faure) sera conduite en quartier populaire de centre ville en rénovation, afin de comparer les parcours biographiques et résidentiels de familles soumis au relogement non voulu résidant dans un grand ensemble HLM et dans cet autre secteur résidentiel qu’est le centre ville. Cette opération poursuit un premier travail qui avait été conduit dans un grand ensemble HLM stéphanois et qui s’intéressait aux modes de construction de la réalité sociale quotidienne dans les grands ensembles HLM. Une deuxième recherche portera sur une population composée de familles de milieux populaires qui ont été relogées dans le 6ème arrondissement de Lyon, dans le cadre de la rénovation urbaine du quartier de la Duchère (à Lyon), et qui ont choisi récemment de se réinstaller dans leur ancien quartier, (Sociologie des « doubles déménagements » liés à des opérations de rénovation urbaine, J.-Y. Authier). Une troisième opération examinera le cas des personnes âgées impliquées également dans ces procédures de relogement (Personnes âgées précaires ou vulnérables ? Contextes d’habitat et vulnérabilités différenciées, I. Mallon). L’analyse des effets des changements de contextes sera également présente dans une tout autre recherche centrée sur « les vacances au pays ». Cette recherche articule une analyse des processus de socialisation à l’œuvre à l’intérieur des familles « de l’immigration » en examinant les manières dont ces familles construisent, à travers les allers-retours avec le pays d’origine à l’occasion des vacances, leurs rapports à deux espaces de référence : le lieu de départ et le lieu d’installation, (Vacances au bled ? Lieux de résidence et lieux de vacances de familles d’origine algérienne vivant en France, thèse en cours de J. Bidet).

Plus largement, les ressorts et enjeux du choix de la localisation résidentielle, les relations entre trajectoires résidentielles et trajectoires sociales, l’articulation entre choix résidentiel, modes d’habiter et investissement professionnel seront également questionnés à travers l’étude des différentes catégories de populations qui « gentrifient » les centres-villes des grandes agglomérations en France et dans plusieurs pays européens (Espaces résidentiels et socialisation : recherches sur les classes moyennes dans les quartiers en gentrification en France, en Angleterre et en Allemagne, A. Collet), et des catégories moyennes et supérieures qui élisent domicile dans des zones péri-urbaines (Ressorts et enjeux de la localisation résidentielle en zones périurbaines : l’exemple de communes périurbaines de la région grenobloise, J. Debroux [Parc Naturel Régional du Vercors, Région Rhône-Alpes, Septembre 2009-décembre 2010]). Dans une perspective proche, une autre opération (B. Bensoussan) se propose d’analyser la façon dont les habitants de la ville de Vénissieux mobilisent les dimensions locales de leur expérience pour décrire et/ou rationaliser les étapes de leur itinéraire (familial, scolaire, professionnel). Enfin, un état des lieux des travaux consacrés aux stratégies résidentielles (à l’accession à la propriété, à l’accès des jeunes au logement, aux choix résidentiels, au logement et à l’évolution des structures familiales…) sera établi afin d’identifier de nouvelles perspectives de recherche (Les trajectoires résidentielles des ménages au seuil du 21è siècle, J.-Y. Authier [dir.], en collaboration avec J. Bidet, A. Collet, P. Gilbert et H. Steinmetz [Recherche financée par le Plan urbanisme, construction et architecture]).

Plus transversalement, la plupart des projets inscrits dans cet axe de recherche vise aussi à apporter une contribution à l’analyse des modes d’appropriation (matérielle et symbolique) des espaces, à l’étude des manières d’habiter, et de cohabiter, des individus et des ménages. Dans ce registre, la richesse des travaux envisagés réside d’abord dans la variété des espaces retenus. Cette variété s’exprime en partie en termes géographiques. Ainsi, certains projets de recherche portent sur des quartiers anciens de centre-ville (J.- Y. Authier, A. Collet, C. Giraud), d’autres sur des quartiers d’habitat social périphériques (S. Faure, P. Gilbert), d’autres encore sur des communes périurbaines ou rurales (J. Debroux, I. Mallon). Mais elle s’exprime aussi dans les types d’espaces observés : le logement (S. Faure, P. Gilbert, A. Collet), le quartier (J.-Y. Authier, A. Collet, C. Giraud) ou bien encore, plus largement, la ville (N. Bandier). La force de ces projets réside ensuite dans la diversité des populations prises en compte. Les opérations envisagées portent en effet à la fois, sur les classes moyennes et supérieures (J.-Y. Authier, J. Debroux, A. Collet) et les familles populaires touchées par des formes d’incertitudes et de vulnérabilité sociale (J.-Y. Authier, S. Faure, P. Gilbert), sur des jeunes résidant dans des quartiers populaires (M.-C. Garcia) et sur des personnes âgées habitant en milieu rural (I. Mallon) ou bien encore, sur les « Algériens de France » (J. Bidet) et les populations gays (C. Giraud). Enfin, l’originalité des propositions de recherche dans ce domaine tient au regard porté sur les manières d’habiter et plus largement sur les modes d’appropriation des espaces. Dans la plupart des cas, loin d’autonomiser ces pratiques et expériences sociales, les auteurs de ces propositions ont pour objectif de comprendre comment les manières d’habiter ou d’investir tel ou tel espace s’articulent à d’autres formes d’investissements dans d’autres sphères (à l’exemple de la sphère professionnelle) et comment ces expériences socialisatrices (résidentielles) prennent place dans la construction des catégories de perception et de pratiques des individus et des groupes sociaux et dans la structuration de leurs trajectoires et de leurs identités sociales.

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